Dans la série "formation classique oblige", aujourd'hui, en vedette américaine, nous accueillons le jeune Marcel. Il parle, il parle, il cause et il pense, il regarde aussi, c'est son occupation de tous les jours. A mi-chemin entre l'homme et l'encrier vivant, nous te présentons ce soir, public émerveillé, l'auteur de... A la Recherche du Temps Perdu !
La vie de Proust, si elle vous intéresse, vous la trouverez n'importe où, encyclopédies, dictionnaires, Lagarde et Michard... En revanche, sa principale oeuvre, ce cycle de romans sur la vie d'un homme de la petite enfance à la grande vieillesse, demande un minimum de travaux d'approche. D'abord, procurez-vous tous les bouquins, ou au moins deux ou trois à suivre : pour avoir expérimenté la crise de manque le soir où j'ai fini le premier tome et qu'il me manquait le deuxième, je ne vous la souhaite pas. Ensuite, il faut savoir qu'il est conseillé de les lire dans l'ordre... Une fois que tout cela sera fait, vous pourrez vous plonger dans les aventures du petit, puis du moins petit Narrateur. Qu'on se le dise, qu'on se le répète : La Recherche N'EST PAS un roman autobiographique ! Si vous cherchez du scandaleux (enfin, pour l'époque...), lisez plutôt une bonne biographie de Proust. Autant dire tout de suite que ces romans réclament une bonne dose de lâcher-prise, et du temps. C'est long à lire, et, pour les amateurs de polars, il ne se passe pratiquement rien dedans. La question est ouverte, il semble qu'il ne soit pas possible d'y apporter une réponse nette : le Narrateur a-t-il couché avec Albertine ? Non, l'essentiel du roman est ailleurs.
Dans ces interminables réflexions sur le temps qui passe, qui file, la vocation, la nécessité de l'écriture, la fatuité des jeunes par la croyance en la supériorité de la jeunesse, dans cette écriture si fluide qu'elle vous enveloppe sans vous laisser jamais respirer, et qui fait qu'on peut lire ces romans sans lever le nez, dans cette réflexion poignante : je ne suis plus jeune et je croyais l'être encore, j'ai perdu mon temps. Dans cette ronde des visages, des noms, des amis qui meurent et des illusions qui les suivent dans la tombe, dans ces passages drôles, vraiment, dans cette constatation amère et vraie, quand on a voulu quelque chose très fort et qu'on l'obtient, c'est toujours moins beau que ce qu'on s'était imaginé.
Allergiques au temps qui file, angoissées de vieillir, deux solutions : passez votre chemin ou entreprenez une thérapie de choc. Plongez-vous là-dedans, on ne voit pas le temps passer : vous avez des chances d'en sortir en voyant flotter devant vous des morceaux du visage d'Albertine, la chevelure rousse de Gilberte, la robe de soie rose d'Odette et le personnage grotesque de madame Verdurin, en train de cacher son visage dans ses mains pour faire croire qu'elle rit. Proust a mis en scène, pour mon plus grand bonheur, un théâtre vivant que mettent en branle ses phrases, au rythme inimitable de la respiration humaine.
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