Formation classique oblige, un de mes auteurs préférés est Guy de Maupassant. Les nouvelles, bien sûr, les contes, et les romans : Mont-Oriol, Une vie, et, surtout, Bel-Ami. Georges Duroy, le héros, est un obscur employé parisien qui, par la magie d'un journal et d'une moustache blonde, va finir un des maîtres de Paris. Comment ? Tentative d'explication des trucs d'un illusioniste.
Duroy est moyen en tout, il ne sait pas écrire, il a fait son service, il a une instruction superficielle (raté son bac plusieurs fois), pas de famille, pas de nom, pas même une femme née dans une bonne famille, riche / puissante / influente ou tout ça à la fois. Georges Duroy n'est rien et vit d'une place d'employé aux chemins de fer. Mais ce zéro quasi-absolu possède tout de même deux atouts : il est ambitieux (certes, il n'est pas le seul, mais l'ambition, la vraie, n'est pas donnée à tous les héros de roman), et il plaît. Aux femmes, aux hommes aussi. Il plaît par sa nullité même, par son capacité à être ce que veulent les autres. Âmes sensibles s'abstenir : Georges Duroy dit de Cantel se sert des femmes comme des barreaux d'une échelle.
Cinq profils de femmes dans ce roman touffu. Madeleine, sa femme, l'initiatrice, l'excellente journaliste qui écrit ses articles. Madeleine est belle, c'est la première femme que Duroy désire en arrivant dans la société, c'est l'épouse de son camarade, Charles Forestier, la maîtresse du comte de Vaudrec, une fine mouche, rusée et sans scrupules, charmante comme un maquillage de théâtre : on en admire la beauté en sachant qu'elle est fausse et truquée. Clotilde de Marelle est la maîtresse, celle qui assure la continuité amoureuse du roman : elle est là du tout début jusqu'à l'image finale, la sienne en train de se recoiffer, après l'adultère consommé avec Duroy. Clotilde est la plus forte, dans leur relation, parce qu'elle est riche, parce qu'elle est belle, parce qu'elle est libre, son mari ne servant dans le roman qu'à créer un plaisant contraste avec le héros. Rachel est la première maîtresse du roman. En ce sens, c'est un révélateur, c'est elle qui fait prendre conscience à Duroy de son pouvoir sur les femmes, toutes les femmes, de la prostituée de bas étage jusqu'aux filles bien élevées de la plus haute société - enfin, celle qu'il vise : la haute finance, pas la noblesse. Rachel, en restaurant l'amour-propre du jeune pas encore journaliste, donne à la fois le coup d'envoi et le ton du roman : Duroy se moque du journaliste, il vient d'apprendre où se situe le vrai pouvoir. Suzanne Walter est l'épouse dans les règles de l'art : une jeune fille, trop jeune même (elle n'a que seize ans, Duroy un peu plus du double), quand Madeleine était veuve, sans famille avouable ou sans famille du tout. Suzanne est un faire-valoir, un pion dans les plans de Georges ; Madeleine traitait de puissance à puissance avec son mari, les étranges conditions qu'elle pose à leur mariage en sont révélatrices. Bref, Suzanne est l'aboutissement du parcours social du Duroy : elle le pose, elle lui offre une légitimité, en tant que fille d'un homme extrêmement riche. Laurine de Marelle est la marraine, elle offre à Georges Duroy un cadeau inestimable : métamorphosée en fée, l'enfant, fille de Clotilde, baptise le médiocre journaliste de ce nom de Bel-Ami qui fera sa fortune.
Tout ça pour dire que Bel-Ami est un roman jubilatoire... à l'unique condition de n'être pas un féministe acharné. Quoique : Duroy a beau coucher dans tous les lits, être l'amant de la mère et épouser la fille, il n'en est pas moins une sorte de poupée souriante et blonde, modelé par ses rencontres, se laissant aller au gré du courant et des caprices des femmes. S'il fait parfois preuve de caractère, c'est pour quitter une femme afin d'aller vers une autre... Le roman n'a guère vieilli : tout le monde connaît des Duroy, homme ou femme. La seule question est de savoir à quelle place : arriveront-ils un jour, comme leur célèbre modèle, à régner sur l'opinion ?
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