Un fois n'est pas coutume, j'ai aimé un roman par lettres. Il est contemporain, il parle de toutes les complications de ce qui ne s'appelle pas l'amour, il est pur, net et sobre, et il pratique assidûment ce petit mot que j'aime beaucoup : "vous".
A l'évidence, vous ne me répondrez pas est en réalité un faux roman épistolaire ; le lecteur ne dispose que des lettres de la femme, nous ne savons jamais si l'homme répond ou pas, nous ignorons tout de ses interventions. On assiste, en cinq temps, à la valse lente des idées, des sentiments aussi, à l'hésitation-tango (un pas en avant, un pas en arrière) de la narratrice, qui s'interroge sur elle et sur l'autre. Pas moyen de le désigner autrement : cet Autre omniprésent, prétexte et sujet de presque toutes les lettres, il n'est jamais appelé que "vous". Elle lui parle de politique, de son enfance, de la vie quotidienne, elle le hait, elle le désire, elle lui parle d'amour et il est "vous". Ce fantôme d'homme, plus jeune, malléable sans doute, pâte d'humanité qu'elle pétrit avec une férocité et une ironie sans complexes, parce qu'elle est plus âgée, plus intelligente, plus cultivée, parce qu'elle ne vit pas pareil, n'est au début qu'un miroir, une possibilité pour la femme de se raconter, de se voir, déformée tout de même par cet élément irrémédiable : il est un homme, pas elle.
J'ai aimé ce roman pour la fausse forme épistolaire, à mi-chemin entre les lettres et le journal intime, pour l'écriture droite et pure, sans un mot de trop, sans un mot imprécis, pour l'ironie mordante et désabusée de cetaines réflexions et pour le personnage principal. Cette femme qui se dit vieillissante, qui s'obstine à le répéter, qui fait de ce qu'elle considère comme une faiblesse une force face à la jeunesse pâle et falote de l'homme, elle est émouvante. Dans son envie de vivre encore, de ne pas devenir "une dame", dans son refus des contraintes sociales liées à son sexe - elle est célibataire, sans enfants, sans attache d'aucune sorte -, par son ambiguïté dans sa relation avec son amie V., c'est avant tout un portrait de femme moderne qui ne renie rien de ce qui l'a formée : l'indifférence, la volonté d'être plus, ou d'être mieux, de vivre complètement. J'ai aimé que ce personnage se mette en scène tandis qu'elle laisse l'autre être un "vous" anonyme et modelable par le lecteur.
Allez, pour finir, un petit topo sur l'auteur, et au passage on signale que le livre a été publié chez L'Harmattan : Sylvie Camet est maître de conférences à l'Université d'Angers, elle enseigne la littérature comparée, et elle a publié des essais, entre autres sur les familles d'artistes. C'est mon professeur, aussi.

Commentaires